#Jeune_Architecte 03 : Youssef Zadid - LePolus

#Jeune_Architecte 03 : Youssef Zadid

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 #Jeune_Architecte 03 : Youssef Zadid

- Pourriez-vous expliquer aux jeunes en quoi consiste votre métier ?

Notre métier d’architecte est un métier bien noble, qui consiste en la conception d’espaces et/ou la résolution des problèmes spatiaux que nos clients, privés/publics, institutions ou particuliers évoquent. Notre rôle dans la société est de bâtir des édifices qui sont à l’image de ce que la société veut projeter à l’échelle individuelle, territoriale et politique. Le métier d’architecte joue un rôle central et primordial. Le "chef d’orchestre" comme expression reflète parfaitement sa démarche qui gère le processus menant à la construction. Comme vous savez, les clients arrivent à un cabinet d’architecte sans idées majeures préalables, emportant avec eux leur rêves les plus profonds. L'architecte décortique leur ambiguïté , et  essaie de desseller chez l'interlocuteur, les constituants de son goût au niveau esthétique et fonctionnel, afin de produire un résultat concret. 

- Et concrètement si vous pouvez nous décrire les tâches que vous effectuez dans une semaine type ?

 Au cours d’une semaine type,on est amené à mettre en place une dose importante de transition mentale, parce qu'on se retrouve
 à 30% du temps entrain de faire ce qu'on a bien fait à l'école et ce qu'on est censé faire le mieux: la conception.
On a un pourcentage significatif alloué aux tâches administratives. Notre présence est souhaitée lors des commissions relatives aux grands projets pour les défendre. On effectue de même d’autres tâches administratives: des documents à vérifier, à produire, des demandes d’autorisations etc. 
On essaie de déléguer tant qu’on peut, et c’est une partie énorme du travail de l’architecte. La mission du suivi de chantier est aussi présente parmi de nos charges. On est amené au cours de la semaine à se déplacer sur chantiers, afin de résoudre des problèmes d’urgence,et/ou pour visites habituelles. Vous savez, ça fait partie du plaisir du métier d'assister à la matérialisation et concrétisation de son projet. 

- Pourriez vous nous décrire votre parcours pour arriver à ce métier ?

 J’ai eu mon bac en 2009 au lycée "Al Qods" à Settat avec mention très bien,option sciences physique. J’ai passé après le concours de l’école nationale d'architecture de Rabat, que j'ai bien réussi. Mon choix de l’architecture était hasardeux, sachant que ma passion ne s'est développé qu'après avoir commencé les études. 
Mon penchant pour les maths/ physiques, et l'absence de ce nouveau type de raisonnement, ont fait à ce que j'ai même haï le début des études. Or, la joie de conception est parvenue rééquilibrer ce sentiment touchant, que je trouvais blessant à l'époque.
 J'ai réalisé que le travail d’architecte, tel celui de tout scientifique et/ou artiste est bien aussi complexe.

- Vous avez ouvert votre cabinet 1 an et demi après votre diplôme. Comment vous avez trouvé cette transition de l’école au monde professionnel ? 

La réponse typique à cette question c’est qu’il y a une très grande différence entre le parcours académique/scolaire et le monde du travail. On se met tous d'accord qu'il y a beaucoup de différences, mais on néglige qu'il y a des similitudes aussi... Si on peut faire appel à peu d’imagination et flexibilité mentale, on peut considérer les professeurs comme clients et l’atelier comme agence. On se retrouve avec une claire ressemblance, où la seule différence est que la personne est hors-domaine, et donc, bien évidemment, il faut lui expliquer certaines bases. 
La logique est pareille, quand on est face à un client, ou un encadrant.
 On fait toujours des esquisses à la main, parce que je trouve que le rapport entre le cerveau et la main est vraiment unique et irremplaçable par les supports technologiques.
Bien que la technologie joue son rôle dans l’exercice de notre profession: elle a changé plusieurs données , elle nous permet de produire des environnements plus immersifs pour nos clients... Au niveau académique, de même, elle nous facilite le rapprochement "projet-encadrant" . 
On essaie aussi de faire visiter le projet aux professeurs, les inviter dans notre parti , le défendre etc.
 On fait pareil avec les clients,en employant des termes différents, mais toujours avec une même logique presque académique ou scolaire. 
Ces similitudes précitées sont imposantes quand les projets sont lancés par l'état sous forme de concours ou de consultations architecturales, et donc le travail est jugé exclusivement par des architectes, et apprécié, non seulement à sa juste valeur, mais dans toute sa splendeur abstraite.
C'est là où le travail académique prime!

- Parlez-nous un peu de la thématique et la vision de votre cabinet.

On essaie d’avoir une philosophie d’ensemble, mais aussi du "cas par cas". 
Pour la philosophie d’ensemble, c’est partiellement le prolongement de ce que j’ai fait lors de mon projet fin d'études à l’ENA: J’ai travaillé sur le rapprochement entre l’architecture et la psychologie environnementale en centralisant le confort de l’usager.
 La proximité avec la nature et les prédispositions génétiques de l’homme pour apprécier certains types d’environnements résident aussi en notre approche. 
On essaie tant que possible. Pour certains projets, il est assez compliqué de projeter ces concepts.
 Si vous avez, par exemple un R+2, R+3 économique, vous n’allez pas y insuffler de la biophilie ou du biomimétisme. C’est un projet qui est prédéfini du point de vue réglementaire, il nécessite majoritairement une bonne discussion du mode de vie du client.
 Je suis originaire de la ville ou j’exerce mon métier: La ville de "Settat", et dans laquelle j’ai un enracinement très profond. Je ressens dans ses espaces un sentiment d'appropriation et proximité émotionnelles très intense.
Ma vision est jumelée à une ambition d’améliorer la ville et la qualité de ses espaces et bâtiments.
Ça sera un plaisir pour moi, de rendre à cette ville, dans laquelle j'ai passé mon enfance, une partie de ce qu'elle m'a offerte.


- Si j’ai bien compris, vous liez toujours l’architecture à son contexte spatial, social, culturel… est-il nécessaire de garder toujours cette liaison ou l’architecte peut créer un nouveau contexte ? 

C’est une excellente question.
En parlant de contexte, typiquement, ça désigne un contexte géographique, culturel, matériel et immatériel, d’un site donné, sur lequel on va intervenir pour un projet précis.
 On essaie tant que possible de tirer les traits majeurs du projet par le biais du  contexte. Pour rajouter plus de complexité à votre question, il y a un deuxième contexte dont on parle peu, mais qui est aussi bien important , c’est le contexte interne de l’homme; sa nature intrinsèque est ce qu’il faut aussi respecter.
 Quand on est face à un être biologique, on ne se limite point à considérer son contexte au sens de nos observations et lectures, mais on essaie de faire de cet espace le prolongement même de la nature de l’homme et de ses prédispositions.
 Cela peut avoir une connotation presque utopique.
 Dans ce domaine où il y peu de sciences qui incitent à la vérité, c’est pratique d’avoir un principe directionnel fondamental qu’on suit lors des choix au sein d'un projet. 
Pour répondre à votre question "est-ce que l’architecte peut créer un autre contexte", je dirai que bien sûr qu'en philosophie de l’esthétique, on peut clairement distinguer  deux types de points de vue majeurs qui sont le point de vue:  cognitif et non cognitif.
Selon le point de vue cognitif, l’appréciation esthétique d’un objet d’art ou d’un objet naturel, ne nécessite point l’exercice de la pensée et du raisonnement. En revanche, selon un point de vue cognitif, c’est à travers la réflexion qu’on apprécie la chose à sa juste valeur. 
Quand un architecte pousse un geste aussi poignant que la maison sur la cascade de Frank Lloyd Wright ou le musée juif de Berlin, Il raconte une histoire à travers son bâtiment, tout en créant un nouveau contexte, qui peut être en rupture avec l'existant.
Encore une fois, pour exprimer une idée qui est encore plus archétypale.

- Est-ce que vous pensez qu'au Maroc aujourd’hui, l’architecte a vraiment le pouvoir de créer un nouveau contexte ou même de changer le comportement des usagers à travers ses œuvres ?  

Pour vous réponde, je ne suis pas de ceux qui croient en l’influence des architectes sur le comportement des citoyens. Je pense que ce type de question doit être étudié sous un point de vue sociologique. Bon je ne dis pas que l’architecte est impuissant vis-à-vis du comportement. Beaucoup d’études montrent que les différentes configurations spatiales favorisent plus/moins de crimes, plus/moins de décès, plus/moins d’agressions dans des zones urbaines précises. C’est sûr que dans des hôpitaux, entre autres, les architectes peuvent à travers leur conception réduire le temps de passages des patients... 
 L’architecte peut influer sur le bien-être des citoyens, comme il peut diriger une bonne partie de leur comportement et attitude... Mais à mon sens, pour arriver réellement à changer les gens, c’est plus une approche sociale, politique et culturelle qu’architecturale.

- Est-ce que vous ne pensez pas que l’architecte, grâce à sa formation pluridisciplinaire, est mieux placé(e) pour occuper des postes de prise de décision ? 

Oui absolument!
 Grace à notre formation, les architectes abordent toujours une démarche que je qualifierai d'optimiste. 
Pour être architecte, il faut être optimiste. Premièrement,parce qu'on conçoit pour un demain, qu'on suppose être meilleur, et on conçoit avec la croyance intime que ce qu’on produit rendra ce monde meilleur.
Au niveau de décision politique, si tout nos politiciens et politiciennes abordent une telle approche, on aurait un pays beaucoup plus développé.
Donc est ce que les architectes sont mieux placés ?
 Oui! Une deuxième raison, qui est en rapport avec leur parcours académique. En architecture, on n’apprend pas à penser de manière procédurale, mais de manière conceptuelle. Les anglais appellent ça "Design Thinking"  and "Procedural Thinking".
La pensée design est un type de réflexion qui est dans la résolution de problèmes sans nécessairement avoir toutes les données disponibles.
Au début de tout projet architectural, on n’a jamais assez de données pour aboutir à un projet parfait.
 En politique ça se passe de la même manière.
 L’architecte devrait être absolument plus inclus. 
Je relativise en disant qu'il y a autant de profils que d’architectes; il y a des architectes qui se retrouvent dans l’administration, et qui ont donc un esprit d’organisation et de rigueur. Il y a ceux et celles qui travaillent dans le privé, et qui sont du coté de la rive "créativité".
 Ces deux profils seront tous deux utiles dans le monde politique même avec une différence de taches. 
Les architectes « créatifs »  peuvent prendre des décisions, proposer des solutions par leur optimisme naturel et donc faire des leaders par excellence.

- Pourquoi avoir choisi d’ouvrir votre propre cabinet ? 

 Pour vous raconter un peu mon parcours, j’ai fait une année et demi au ministère de l’urbanisme, précisément, à la direction de l’architecture, où j’ai débuté ma carrière d’architecte à l’administration au service de concours et consultations. J’ai été exposé à travers mon travail à des projets intéressants, à des propositions de grands architectes marocains. Cela a bien alimenté ma soif de contribuer à ce paysage urbain, qui est le nôtre.
Même en étant employé à l’administration, je n’ai jamais perdu contact avec les architectes du privé et avec le monde de la construction. Et donc après avoir présenté ma démission en Février 2018, je me suis vite adapté avec cette "jungle" qui est le monde du privé.

- Oui, «  l’architecture est un sport de combat ».

Oui, comme le disait Rudy Riccioti que vous venez de citer « l’architecture est un sport de combat » et au Maroc c’est encore plus vrai, il faut se battre contre pleins de fléaux.
 Vous en connaissez quelques-uns: les signataires, les techniciens de communes qui raflent tous les projets...

- Parlez-nous un peu de l’enseignement de l’architecture ici au Maroc ? 

Vous savez qu'il y' a une étude en cours par m.Debbi,  concernant le futur de l’enseignement de l’architecture au Maroc, horizon 2020-2030, et j’ai eu la chance de participer à des réunions relatives à cette étude.
Les problèmes que l’enseignement de l’architecture pose sont immenses, parce qu'au bout de 3 ans les méthodes et la réglementation changent, et le domaine est en transformation continue, donc si une personne débute son parcours académique, au bout de 6 ans, beaucoup d’aspects du domaine changeront; les cours seront obsolètes et dépassés par de nouvelles techniques.
 C’est difficile d’enseigner l’architecture...
 Après il y a certaines valeurs qui sont fondamentales, je ne sais pas si l’acquisition de ces valeurs se fait chez tout le monde. 
Il y a un mathématicien qui disait que pour comprendre les maths, il faudrait avoir une certaine attitude mentale et comportementale, et je pense que c'est pareil en architecture. On ramène un peu ce qu’on a et à l’école, on  essaie de peaufiner le tout. 
Bon, c’est un enseignement où il faut peut-être revoir la psychologie de la chose.
 Il y a une petite partie de recherche académique, mais qui n’est pas vraiment reconnue par la communauté scientifique, c’est plus une discipline pratique, un métier qu’on apprend donc « en forgeant, on devient forgeron ».
Ce que l’enseignement de l’architecture doit considérer est la typologie de gens, de personnalités, de caractères et d'attitudes. 
 Le problème du système éducatif actuel est qu'il ne désigne pas la personne en tant que typologie psychologique.
C'est évident qu'il y a des profils qui sont fait pour l’administration, ceux qui sont adaptés pour le privé, et il y a des gens qui sont destinés pour l’enseignement.
  Je précise que le programme académique ne distingue point entre ces gens-là. Le statut d’architecte est bien partagé entre tous profils.
 Il faudra aussi penser à intégrer les étudiants dans le monde professionnel. Même si en abordant cette approche, on se retrouve avec des situations  les architectes exploitent les étudiants stagiaires.

- Oui effectivement, et il y a une loi concernant le stage qui va bientôt être appliquée. Que pensez vous de cette loi ?

Bon, le souci majeur en ce qui concerne l’intégration dans le professionnel, c’est que certains  architectes ont beaucoup de choses à offrir, d’autres, pas tellement, et c’est difficile de distinguer entre les deux.
 C’est comme en socialisme : quand A dit à B ce que C doit recevoir, il faut se demander s'il n’ y a pas d'intérêts cachés derrière, et pourquoi A déciderait ce qu’il devrait donné à C...
Donc pourquoi une institution comme l’ordre déciderait qui seront les maîtres architectes.
Il y a encore des risques sérieux, et puis quand on parle d’intégration dans le monde professionnel, les ateliers et les cabinets d’architectures doivent avoir des collaborations fructueuses afin de produire des projets innovants. 
Bon, on en est encore loin. C’est aussi un problème de moyens, parce qu’on est un pays du tiers monde, on n’a ni les moyens suffisants pour construire, ni les moyens pour booster le domaine de la recherche au niveau des matériaux de construction.

- Oui, c’est dommage parce que notre histoire et notre culture sont très riches et on a un grand potentiel qui peut être exploité. 

Oui effectivement!
 Parce que l’histoire fait partie du contexte, et ce qui nous est parvenues de nos ancêtres, en terme de techniques de construction, et configuration spatiale fait partie d'une empreinte culturelle , et d’une ère de temps qu’il faut garder. Je pense que c’est inscrit en nos gènes, et que s’en débarrasser sera un détachement de nous-même.
Nous côtoyons au Maroc une identité ethnique et culturelle distinguée, et les architectes devraient puiser de ce qu’ils ont de profondément  marocain en eux pour produire des projets contextuels.

- Maintenant le problème que les étudiants ont vis-à-vis du stage est la rémunération. Parce que comme vous l’avez dit tout à l’heure certains architectes exploitent les stagiaires. Est-ce que vous pensez que juste le partage de l’expérience est suffisant comme contrepartie pour l’étudiant stagiaire ? 

Je vais vous répondre directement : absolument pas!
J’ai toujours été contre le fait de travailler gratuitement quel que soit le contexte, à part pour des œuvres caritatives ou de charité. Le travail de l’architecte doit être plus valorisé, et non pas le contraire.
 S'il y a plus d’architectes et d’écoles, c’est que le statut doit être renforcé et que l’architecte doit avoir une place encore plus importante.
Je pense que faire travailler ces jeunes architectes pendant deux année gratuitement, en plus des 6 années qu’ils ont en leur parcours académique est pratiquement tyrannique. Il faut faire très attention pour que les règles qui régissent ce système soient bien maîtrisées par l’état.
Le principe en lui-même de passer 2 ans voire plus, à côté d’un architecte, devrait se faire avec l’objectif de rendre  l’étudiant ou l’architecte stagiaire indépendant, et non pas de tirer de lui le maximum de profit sans le payer. Le stage ne peut être sans rémunération. Et je pense que personne ne défend ça au niveau de l’ordre.
C’est sûr et certain qu’un stage non rémunéré serait absolument désastreux pour une profession qui souffre encore partiellement de l’absence d'un statut d'architecte protégé par la loi , et qui n’arrive toujours pas à s’affirmer dans toutes les sphères de la société, notamment dans les petites villes, et j’en parle parce que c’est mon cas.

- Est-ce que vous avez des conseils à donner aux étudiants architectes ? 

Ne sous-estimez pas la valeur des cours que vous recevez dans vos ateliers et même dans vos matières théoriques. On nous apprend peut être pas à l’école comment recevoir ce premier client qui a l’air d’être le plus difficile, et là il faut faire preuve d’intelligence et de culture. 
Par exemple je me retrouve dans ma carrière à gagner des clients et projets parce qu'en cours d’urbanisme, je faisais très attention à la loi 12-90 et 25-90 qui stipule que tant de constructions vont être construites sur tant d’hectares dans telle ville… Quand on aborde ce type de discussions avec un client qui s’y connait, on aboutit à des réactions fructueuses. 
Il ne faut surtout pas sous-estimer cette culture générale qu’on est censé avoir, parce que, par exemple, j’ai affaire à des professeurs, à des médecins, des physiciens. J’ai affaire même à un fqih... et avoir certains sujets qu’on peut aborder avec les clients, toujours en rapport avec l’architecture, l’urbanisme ou même le comportement de l’homme vis-à-vis de l’espace ne peut être qu’un avantage.

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